
Par Caroline Gagnon
Agente de recherche sénior à la Chaire en paysage et environnement de l’Université de Montréal (CPEUM)
Spécialiste des rapports esthétiques que la société entretient avec son cadre de vie, Caroline Gagnon a récemment été questionné par les médias sur l’impact des lignes électriques d’Hydro Québec et des tours de télécommunication micro-ondes sur la qualité de nos paysages. Ses nombreux travaux l’ont également amenée à se pencher sur les questions relatives au développement d’une culture du design dans les sociétés. C’est pour qu’elle puisse nous exposer son point de vue sur ces questions complexes que POIESIS l’a invitée à titre de collaboratrice et d’animatrice.
Le design fait la une. Du Business Week à La Presse, il n’y a pas une semaine où nous ne débattons de ses potentialités et de ses écueils. Pour certains, le design est un processus favorisant la créativité et l’innovation et devient un incontournable. Il interfère dans des activités multiples aux retombées économiques et sociales importantes : en santé, en environnement, en innovation, en politique, en sécurité, les exemples foisonnent ! Un peu partout, des organismes, des associations, des initiatives et des agences de design militent pour que le design prenne davantage de place dans les décisions d’affaires et dans les secteurs publics pour appréhender les enjeux environnementaux et sociaux du 21e siècle, contribuer positivement et qualitativement au bien-être individuel et collectif tout en assurant une pérennité économique. Cependant, pour d’autres, le design est une dépense quasi inutile qui, certes permet d’embellir notre environnement, mais à quel prix ! Peut-on s’en passer pour autant ? La Commission for Architecture and Built Environment propose d’ailleurs un contre-argument intéressant : se passer du design de qualité coûte cher ! Dans ce contexte, où le rôle du design dans la société n’est pas toujours bien compris, pas facile d’initier un débat public sur l’intérêt d’une culture du design qui limite plus souvent qu’autrement la portée du design à un acte cosmétique entendu implicitement comme superflu et qui intervient par conséquent après-coup lorsque les gestionnaires de projet n’arrivent souvent plus à rencontrer leur objectif, perplexes devant le peu d’enthousiasme face à leur nouveau projet jugé … euh … pas tout à fait attrayant. L’attractivité d’un service, d’un lieu, d’un produit, d’une ville ou d’un édifice est pourtant largement tributaire de sa valeur et de sa perception sociale.
Le design, faut-il le rappeler encore, n’est pas limité à une discipline uniquement « artistique » ou d’intervention « cosmétique » mais renvoie généralement à un processus qui intègre un champ plus vaste de connaissances, de pratiques et de techniques liées à la compréhension des conditions de transformation de la matérialité et spatialité contemporaine, des objets de tous les jours qui facilitent ou non les actions humaines dans le quotidien, des espaces qui façonnent notre mode de vie et des services qui les accompagnent. En effet, une des particularités propre au design est certainement qu’il interfère dans la modulation de tout ce qui nous entoure et affecte positivement ou non notre quotidien à différentes échelles (objet de consommation, espace public, service public ou privé, interface communicationnelle virtuelle ou matérielle, images et représentations par l’image, habitat, etc.). De la chambre à coucher, à l’alimentation et aux rituels et valeurs qui la modulent, des choix de transport individuel ou collectif, des modes d’organisation spatiale de l’environnement, à tout ce qui nous permet de nous informer sur le monde, le design intervient pour répondre au mieux à des problématiques d’usage, d’expérience et d’amélioration des cadres de vie en «transformant» l’environnement quotidien, en le « matérialisant », en le « représentant » par des formes, par des couleurs, par des matières et par le choix approprié de technologies. Il affecte en cela concrètement le quotidien de tout un chacun. Qui des autres professions ou des métiers a le mérite d’intégrer les problématiques humaines aux conditions de fabrication, d’usages et d’expériences des objets et de l’environnement bâti ? Qui réunit à la fois les domaines de la construction, de la fabrication manufacturière ou de l’ingénierie d’un côté et les domaines de la sociologie, l’anthropologie et la psychologie de l’autre ou encore de l’art et de la création ?
S’il est vrai que le design a historiquement été associé à l’essor de la production et des technologies naissantes du 20e siècle, étant plus étroitement défini comme la conjonction entre la forme et la fonction dans la conception des objets ou des espaces, il recoupe aujourd’hui une multiplicité de savoirs et de pratiques. Les enjeux du 21e siècle et de la mise en œuvre des projets forcent par conséquent à emprunter une posture très étendue du design qui invite à intégrer les considérations politiques, technologiques, économiques, culturelles, sociales, techniques, environnementales, esthétiques dans les projets de transformations des espaces, des images, des objets et des services. Les disciplines du projet sont spécifiquement interpelées qu’il s’agisse de l’architecture, du design industriel, d’intérieur, urbain, du graphisme, de la communication, de la signalétique, de l’ingénierie tout comme de l’urbanisme, du paysage voire même du marketing et du management dans la mise en œuvre d’une culture du design. Le design serait un vecteur important de transformation misant sur des stratégies variées qui devraient favoriser le développement social, culturel, économique, environnemental des personnes et des collectivités : stratégies de différenciation, d’invention, d’information, de préservation, de révélation, de liaison, de médiation sociale, de service. Posées de cette manière, les opportunités qu’offre le design pour le développement de la société sont donc nombreuses. Peut-on s’y limiter pour autant ? Afin d’instaurer une culture du design à toutes les échelles d’intervention de la société, de ses acteurs et de ses domaines de développement (économique, technologique, social, culturel et environnemental), je suggère de réfléchir et de débattre des perspectives contemporaines du design à savoir le design comme pratique transversale, comme agent de transformation, comme démarche intégrée et innovante et comme médiation sociale.
Ainsi formulé, le design serait tributaire d’une grande responsabilité sociale et publique face à l’amélioration de la qualité de vie des personnes, des cadres de vie et de l’espace public tout en contribuant à la pérennité de l’environnement. Un tel positionnement entend privilégier des stratégies qui favorisent le bien-être global des populations par la sélection d’une intervention matérielle ou immatérielle appropriée au contexte spatial, culturel et social. Le design doit s’engager à susciter de la valeur, de la qualité et du sens et pour cela, il doit s’ouvrir aux autres, les citoyens tout comme les experts d’autres disciplines, comprendre leurs réalités pour qu’elles deviennent le fondement même des intentions de projet, agir avec humilité et empathie. Pour y arriver, cela exige certainement de s’inscrire comme une culture collaborative ancrée dans la compréhension, la réflexivité, l’ouverture et l’observation afin de raffiner les outils et les méthodes et de miser sur la qualité des interventions. L’ambition d’instaurer une culture du design pour tous n’est-elle pas tributaire d’un tel engagement de qualité ?