L’éducation du design au Québec

La première école de design au Québec a désormais 40 ans. Son histoire, telle que relatée par docteur Roger Camous dans le livre TÊTE, CŒUR, MAIN, s’est construite dans l’adversité dans la mesure où la discipline est jeune et les connaissances qui s’y rattachent parfois immatures.Voici deux propos essentiels à l’évolution de l’enseignement du design.

Le premier, tiré du témoignage de M. Jean-François Jaques, est en quelque sorte un plaidoyer professionnel sur l’importance du concept de stage. Le stage est-il un atout majeur pour l’étudiant qui en tire partie ? Si tel est le cas, pourquoi cette composante n’est-elle pas obligatoire dans la formation du designer industriel alors qu’elle représente une large proportion du cursus de son cousin, l’étudiant en architecture ?

Jean-François Jacques, président, Météore design Inc.

Que pensez-vous de l’éducation en design au Québec ? Des réformes sont-elles nécessaires ?

Saviez-vous qu’il y a eu une réforme il y a quelques années à l’Édin (École de design industriel) ? L’une des conséquences est qu’il n’y a pas eu d’admission cette année là.

Je vous dirais qu’il y a toujours besoin d’une certaine réforme. Est-ce que cela doit-être aussi radical que d’interrompre une année complète ? Je ne crois pas !

Je crois que les cours doivent toujours être en évolution. J’enseigne depuis 1992 à l’Édin et je crois que c’est une excellente école au niveau de la pédagogie. Je dirais que c’est l’encadrement qui est le plus important, ainsi que le type de professeurs qui participent aux ateliers. Il y a de plus en plus de chargés de formation pratique qui sont engagés à l’école, ce qui a pour effet d’intégrer un grand nombre de professionnels actifs du milieu de la consultation en design industriel. Ces derniers qui participent énormément à l’enseignement ont pour effet d’enrichir le contenue de la formation. C’est donc cette formule qui intègre un corps professoral garant d’une idéologie propre à l’école, ainsi qu’un ensemble de professionnels qui contribuent à enrichir les ressources de cette dernière qui m’apparait souhaitable.

Voyez-vous un décalage entre les notions enseignés au baccalauréat et la pratique professionnelle ?

Définitivement ! On ne peut faire autrement dans la mesure où il s’agit d’un cours qui ne dure que quatre ans. On indique souvent aux étudiants que la fin de la formation universitaire marque difficilement la fin de leur formation professionnelle. Il faut donc vivre l’intégration du milieu de la pratique comme une nouvelle étape de formation qui peut se vivre à travers les stages professionnels. C’est la raison pour laquelle l’Édin permet d’effectuer des stages post-baccalauréat ou durant l’été de la troisième année. Ces stages sont formidables lorsqu’ils sont effectués à l’étranger, car c’est extrêmement enrichissant pour les étudiants. Suite au bacc, il faut donc rapidement envisager l’étape du stage comme un complément incroyable qui permet véritablement de parfaire la formation universitaire.

Bruno Miron, créateur de la torche olympique de Vancouver, souligne également l’importance de ses expériences de stages professionnels comme étudiant à l’ÉDIN.

Bruno Miron, designer Bombardier aéronautique

Quel évènement a été le plus marquant dans votre cheminement professionnel ?

Je ne pourrais pas mentionner un projet précisément,  mais en ce qui me concerne ce sont davantage les rencontres qui ont été marquantes. Par exemple,  quand j’ai fait mes premiers stages, lorsque j’étais à l’Université de Montréal, chez BRP, chez GMS design, j’ai rencontré des gens supers et c’est cela le bon souvenir que j’ai.  Quand j’étais étudiant, cela n’a rien à voir avec des projets, mais c’est la rencontre avec des gens qui fait que cela a été pour moi un très bon moment.

Le second, témoignage qui fait cette fois référence à l’expérience de M. Réal Gauthier à l’école d’Ulm, est également un plaidoyer. Il s’agit de l’importance de l’étude du contexte (d’utilisation, de vie, etc.). Il est donc question de la valeur de l’apprentissage des facteurs humains dans la formation en design, car c’est principalement cette composante qui permet de mieux comprendre le contexte.

Réal Gauthier, Commissaire, Commission d’enquête Rioux sur l’enseignement des arts au Québec.

Je suis passé par l’« Hochschule für Gestaltung », l’école d’Ulm, on peut dire le Bauhaus. Alors je suis un peu un intrus et cela dépeint un peu sur la philosophie actuelle …

Feriez-vous des comparaisons ?

Pas nécessairement des comparaisons, c’est difficile de vous dire les mots, parce que les mots que je prononcerais, ne sont pas des mots que vous allez comprendre. Ce ne sont pas des mots que l’on utilise ici, mais le sens de ces mots-là, venant d’Allemagne, c’est autre chose.

Par exemple, toute l’importance du contexte, me semble un peu oubliée. Lorsque l’on parle de définir un besoin, ça passe par des analyses du contexte. Apprendre à analyser le contexte nécessite de la théorie, de la science et il y a là un point faible, ce n’est qu’un exemple, je pourrais enchainer sur autres choses. De ce point de vue, j’ai aussi suivi l’évolution de l’Illinois Institute of design et le résultat du travail de Moholy-Nagy (37-38). Lorsque l’on regarde ce que c’est aujourd’hui, du point de vue d’où je viens et du Bauhaus originel, ils font des sacrilèges ! En même temps, sur le plan de l’enseignement, des contenus et des méthodes qu’ils mettent de l’avant, il y a beaucoup à apprendre, mais pas sur le plan philosophique – et je vais prendre mon vieux langage – éthique et idéologique! Pas des mots que l’on prononce à la télévision !

Enfin, M. Patrick Mainville, qui traite essentiellement du profil de l’usager, ajoute une pierre à l’importance des facteurs humains. La réussite des projets passants souvent par la compréhension des besoins de l’usager.

Patrick Mainville, gestionnaire, ALTO design inc.

Quelle importance l’étude des facteurs humains prend-elle dans la pratique québécoise d’aujourd’hui ?

C’est un élément clé du projet, du développement, c’est la première question que l’on doit se poser.  Je suis dans la consultation, donc les gens qui font appel à nous sont souvent des manufacturiers, c’est une clientèle externe qui ne se pose pas toujours cette question de façon claire. Donc, cela amène effectivement à devoir réfléchir sur l’utilisation et de là découle l’importance des facteurs humains, l’ergonomie n’en étant qu’un seul. Il faut rendre le projet intelligible, le produit doit être au service de sa fonction, il a quelque chose à accomplir. De plus en plus, les projets bien conçus émergent  de par leur intuitivité d’utilisation, donc c’est vraiment clé.

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9 réponses à “L’éducation du design au Québec

  1. Connaissant un peu l’histoire de l’École pour y être passé, avoir lu à quelques reprises le texte de Monsieur Camous et était au fait de la grande influence qu’Alain Findeli a eu sur le programme de design industriel à l’École, la lecture de cet article de Erik Spiekermann m’apparaît être très à propos (d’autant plus qu’il rejoint les propos de M. Gauthier).

    Un extrait : “What’s left? Discussing economical, social, formal and ethical topics may well be desirable again when we design not just artefacts but processes, politics and, in fact, our future. Connecting these issues under the topos of design is what the Bauhaus invented. Creating networks, thinking across disciplines. What we call networks but tend to only get in the shape of cables is the way out for designers. The way out of their isolation, caught between clients asking for free pitches and competitors ready to do the same work for half the fee. The way out of the alienation and isolation caused by unlimited technology, which, by definition, is irresponsible.”

    Le but est de créer des personnes complètes (de surcroît designers) aux connaissances qui ratissent plus large — mais qui incorporent tout de même — que de faire des beaux sketches des rendus photoréalistes parfaits. Des généralistes quoi. Un modèle intéressant à suivre (du moins pour moi) est Karsten Schmidt. Il est récemment venu à l’institution académique ou j’étudie présentement nous donner un atelier de design assisté par ordinateur (plus précisément de Processing) et nous martelait sans cesse que nous nous devions d’élargir non seulement nos capacités techniques, mais réflexives aussi, et que les deux était intimement reliées par une pensée systémique (représentée pour lui en partie par le code) et une grande compréhension du contexte d’intervention.

    Enfin. Tout ce charabia pour dire que c’était impressionnant de voir un gars qui connaisse autant (et en profondeur) la théorie de la couleur, la programmation en Java, l’histoire du design et les relations multiples que le design a avec d’autres disciplines, pour ne mentionner que cela.

  2. Chers designers,

    J’aimerais ajouter au commentaire de M. Jean-François Jacques à propos des stages. Pour le plaisir de montrer l’envers de la médaille.

    Il y a quelque chose de très libre dans l’éducation en design. Sachez que la liberté vient avec sa part de responsabilité. Il est de mon humble avis que l’éducation est un plat qui se consomme à la mesure de l’apétit de l’étudiant. Bien sûr, il y a des nutriments de base à consommer, mais une bonne alimentation repose sur non seulement la variété, mais aussi le goût qu’on prend à préparer ses repas. C’est comme je disais, avec la liberté vient la responsabilité.

    En d’autres mots, si les étudiants cherchent à parfaire leurs connaissances avec des stages, tant mieux. Rendre la pratique obligatoire, pas nécessairement. Il y aurait peut-être même plus de demande que d’offres! Et comment se distinguerait les nouveaux venus sur le marché qui ont plus d’appétit?

    Ceci étant dit, pour avoir entrepris un total de 4 programmes de stage et un programme d’échange international lors de mes années d’études, je crois qu’il y a de la place à améliorer l’accès aux stages pour les étudiants.

    D’ailleurs, c’est en stage que j’ai pris un grand plaisir à cuisiner! Bon appétit à tous.

    Joyce

  3. Quelques remarques bien personnelles.

    Bien que j’aurais davantage tendance à verser dans le camp du « oui », j’éprouve tout de même de la difficulté à me prononcer sur la question de la nécessité ou non de prendre part à un stage en entreprise durant la formation au bacc. Ce qui est par contre clair pour moi est que tous devraient s’impliquer dans des projets de nature créative (peu importe la saveur) qui ne font pas partie du curriculum normal de l’ÉDIN.

    Ce principalement pour quelques raisons à mon sens très pragmatiques : c’est bien d’aller voir ce qui se fait (et comment ça se fait) ailleurs; c’est également bien d’élargir ses propres horizons et champs de compétence — ça informe la pratique ; c’est bien d’expérimenter sur des projets à prime abord non-pertinents — ça suscite la discussion et ainsi l’apprentissage ; c’est toujours bien de pouvoir redonner du sien, peu importe la manière, à la communauté à laquelle on fait — en notre cas, celle du design.

    Autrement dit, je pense que les étudiants on besoin d’un terrain de jeu extra-curriculaire (ou d’une deuxième cuisine) pour s’ouvrir sur leur future profession. L’entreprise peut être une bonne alternative pour plusieurs. En autant que ça soit la bonne.
    __

    Joyce va falloir qu’on te montre à faire des gnocchi. Ça c’est un vrai projet de co-design bio-éco-grano pis toute.

  4. ** (…) à la communauté à laquelle on fait partie (…)

  5. Citation de Monsieur Norman pour rehausser la discussion dominicale : “I’ve come to a disconcerting conclusion: design research is great when it comes to improving existing product categories but essentially useless when it comes to new, innovative breakthroughs” (source)

  6. huuummm … message peu étonnant provenant d’un structuraliste-cognitiviste-conservateur tel que Donald Norman !
    C’est presque comme si George W Buch déclarait que les principes du développement durable sont essentiels pour l’économie, mais inutile en ce qui concerne l’environnement ! 😉

  7. Au contraire, j’aurais davantage tendance à dire plutôt étonnant. Il [D. Norman] rejoint ainsi un discours plus semblable à celui de Bill Buxton.

  8. re huuummm … je connais malheureusement (beaucoup) moins ce dernier [B. Buxton] !

  9. Il est fort plus intéressant de suivre les réflexions des étudiants, étudiantes et des jeunes designers que d’écouter les discours toujours stériles et politiquement corrects d’un panel de professionnel. Je remercie M. Sportes d’avoir donné un peu de piquant dans les discussions… Je veux féliciter l’équipe de poésies d’avoir organisé un tel événement, mais je déplore « l’esthétisme du consensus » durant le débat. À l’heure du flashmob, il me semble qu’il qu’il faille un peu plus d’éclat et de fond.

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