2ÈME ENJEU / Comment accroître l’usage du design dans les projets publics et privés ?


 
Par Louis Drouin

Une enquête publiée en 2008 par le Ministère du Développement économique, de l’Innovation et de l’Exportation du Québec (MDEIE) révèle qu’uniquement 21% des entreprises œuvrant en développement de produits font appel aux pratiques du design industriel. Un résultat qui ne fait pas exception à la règle puisqu’on apprend également qu’un faible pourcentage d’entreprises emploie les services de nos designers, toutes disciplines confondues : 26% design graphique, 18% architecture, 15% design d’intérieur et 5% architecture du paysage.

Un constat parfois douloureux pour tout ceux à même d’évaluer les retombées d’une utilisation éclairée du design dans plusieurs grands projets. Difficile de ne pas citer la stratégie « design driven » adoptée par le regretté Steve Jobs pour le développement d’Apple, un des grands fleurons de l’industrie américaine, au sein duquel on retrouve le plus grand département de design au monde. Plus proche de nous, la ville de Québec, qui grâce à l’intervention d’un groupe d’urbanistes supporté par le maire Jean-Paul L’Allier, a su réhabiliter des quartiers autrefois victimes d’un bétonnage massif, quelques exemples : recouvrement du mail St-Rock, encadrement des berges de la rivière St-Charles, industrialisation de la plage Champlain. Sur d’autres continents, des structures sont érigées – Viaduc de Millau, Bilbao musée de Guggenheim, Opéra de Sydney – permettant d’accroître substantiellement le rayonnement international de ces villes. Alors qu’ici, de grands bâtiments émergent, sans même profiter des qualités permettant d’offrir de fortes identités à nos villes …

Quels sont les freins empêchant nos designers de prendre l’essor qu’ils souhaitent tant ? Serait-ce cette forte culture de l’ingénierie, très puissante au Québec, qui dirige notre industrie : Une culture de la rationalisation dominée par les impératifs techniques qui évacue presqu’entièrement l’apport du design, le réduisant à une intervention cosmétique venant à la toute fin du processus de conception ? Serait-ce lié à une méconnaissance de nos citoyens et, par le fait même, de nos politiciens, vis-à-vis cette nébuleuse qu’est le design, un mot galvaudé ? Une impression qu’entretiendraient certains médias, plus souvent centrés sur les qualités esthétiques des produits que sur la valeur d’usage que permet le design ? Enfin, serait-ce la qualité de nos écoles de design qui est en cause ? Nos designers sont-ils formés pour faire face à notre système socio-économique, pour le faire évoluer ? La responsabilité des institutions d’ici ne serait-elle pas de mieux répondre aux besoins, ainsi qu’aux ressources (économiques, naturelles, industrielles…) dont nous disposons ?

Finalement, que devrions nous faire pour mieux investir nos projets publics et privés ? Devrions nous carrément envisager la création d’un ministère du design au sein du gouvernement ? C’est une ambition qu’entretient depuis plusieurs années un organisme torontois, le Design Exchange.

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10 réponses à “2ÈME ENJEU / Comment accroître l’usage du design dans les projets publics et privés ?

  1. Page du site web traitant de la création d’un Ministère du design, projet soutenu par le Design Exchange : http://www.dx.org/index.cfm?pagePath=RESEARCH_RESOURCES/Design_Policy&id=23352.

  2. Pour créer un environnement favorable au design de qualité, cela commande certainement de l’ouverture et du changement.

    Il y a un texte intéressant du DMI (Design Management Institute) Creating de Right Environment for Design de Julien Jenkins qui suggère quelques principes nécessaires pour y arriver :

    Passer d’un culte de la culture organisationnelle à un environnement design-friendly

    1. Du culte du contrôle et de la hiérarchie à une culture de l’empowerment et de l’ouverture ;
    2. Du culte de la performance et du succès à court terme à une culture de l’apprentissage et du long-terme ;
    3. Du culte de l’efficacité et de la réduction des coûts à une culture de création de valeurs ;
    4. Du culte de la productivité et des affaires à une culture de la réflexion et de l’action ciblée ;
    5. Du culte de la compétition et de l’entreprise à une culture de la collaboration et d’objectifs partagés ;
    6. Du culte du respect et de l’assurance à une culture du jugement et de la confiance ;
    7. Du culte de l’évitement du risque à une culture des possibilités, des opportunités et de l’expérimentation ;
    8. Du culte du blâme et de la protection (arse-covering) à une culture de la transparence et de la critique honnête ;
    9.Du culte du processus rigoureux comme salut à une culture de l’heuristique.

    L’auteur souligne en outre qu’il s’agit d’instaurer une culture du changement ! Mais le plus intéressant, c’est qu’il insiste pour un plus grand leadership en design : être des designers-leaders.

  3. @ Caroline >>> Faut-il constater qu’il s’agit là d’un changement qui doit s’opérer entre une culture réductionniste qui s’attarde presqu’uniquement aux aspects techniques (paradigme structuraliste) à une culture plus inclusive qui prend en considération un plus large ensemble de problèmes (paradigme de la complexité) ? J’irais même jusqu’à faire un rapprochement au Québec avec un changement d’une culture de l’ingénierie (puissante au QC) à une culture du « design » (marginale au QC). Par ailleurs, j’aurais alors une GRANDE réserve sur ce que le mot « design » implique, puisqu’il m’apparait qu’actuellement la définition québécoise de ce mot n’est certainement pas suffisamment inclusive (je pense notamment au rôle qu’attribue l’ADIQ aux designers : PROFESSION DESIGNER INDUSTRIEL : SON RÔLE > http://www.adiq.qc.ca/pratiquer-le-design-industriel). Puisque le « design » auquel je fais référence n’évacue certainement pas l’apport de l’ingénierie et des autres disciplines (ex: les pratiques des sciences humaines tel que l’ergonomie, la sémiologie, l’anthropologie …) pertinentes au développement d’un projet. Au contraire, ce « design » les intègre harmonieusement parmi l’ensemble de ses considérations.

    LD

  4. Bonjour bonjour,

    Voici donc mes 2 cents d’opinion sur ce 2ième enjeu: accroître l’usage du design.

    Premièrement, j’aimerais revenir sur la référence mentionnée en début de parcours. Celle du faible taux de participation de designers dans les entreprises qui oeuvrent dans le développement de produits. J’ai trois points par rapport à cela. De par mes activités à l’Institut de développement de produits, je peux dire que c’est normal que les entreprises qui développent des produits ne font pas toujours appel à des designers. Ce qu’on oublie c’est qu’il existe de nombreux produits qui ne requiert pas nécessairement l’apport d’un designer dans sa création. Des exemples? Des circuits électriques, des verrins hydrauliques, des systèmes de murs, des services financiers, des pommes tranchées, des fenêtres, des murs rideaux. Ce sont tous des entreprises qui font du développement de produits, mais qui à ma connaissance ne font pas appel à des designers. Ainsi, la première leçon c’est qu’il faut un peu d’humilité pour accepter que le designer n’est pas toujours impliqué dans le développement de produits.

    L’autre point est aussi dans une démarche d’humilité car ce ne sont pas seulement les designers qui font du design! Oui, je sais c’est difficile de le croire, mais les ingénieurs font aussi leur part de design. Les verrins hydrauliques dont je vous parlais sont dessinés avec une précision hors du commun. Même qu’on rajoute une couche de carbone plus mince qu’un cheveu pour assurer qu’elle résistera aux égratignures. Alors, si un arbre tombe et personne n’est là pour l’entendre, est-ce qu l’arbre a fait un bruit? Si un ingénieur développe un produit innovateur, est-ce que c’est quand même du design? Je résume ceci à l’idée qu’il ne faut pas nécessairement être « designer industriel » pour faire du design.

    Mon dernier point est plus difficile. C’est que dans le fond, cette entreprise de verrins a appris les pratiques de développement de produits de la part d’un designer consultant. Il a travaillé au niveau des pratiques de conception et non au niveau du développement d’un produit précis. Cette entreprise n’a-t-elle pas fait appel à un designer? En plus, ce designer a appris à l’entreprise comment pécher, pas simplement attrapé un poisson. Mon troisième point se résume en une question: Comment mesurer l’impact du designer en amont des pratiques de conception et même dans la stratégie d’entreprise?

    Je m’arrête ici, sachant que je n’ai pas encore touché le fond de la question. Mais j’ose espérer que cet éclairage sur trois aspects du design nous rendra plus humble et plus apprécié dans le milieu. Cependant, je termine avec l’idée qu’il faut changer cette ambition boîteuse de toujours demander pour plus alors qu’on devrait sensibiliser pour mieux.

    Au plaisir,

    Alexandre Joyce

  5. @ Alexandre >>> « Humilité » ! Tout à fait ! Je retiens donc 2 éléments de ton commentaire :

    Le premier, il s’agit parfois de demeurer lucide p/r à la pertinence de l’apport du design dans certains projets.

    Le deuxième, le design n’est certainement pas réservé aux designers. Les ingénieurs et bien d’autres disciplines font eux aussi appel aux processus de conception propres au design. Je pense notamment à mon père (aujourd’hui gestionnaire, autrefois ingénieur mécanique) qui était dans les années ‘80 reconnu comme un spécialiste en design de systèmes d’économie d’énergie.

    Par ailleurs, j’entends également dans ton commentaire une réserve sur la nécessité d’accroître l’usage du design dans nos projets publics et privés. En ce qui me concerne, je suis d’avis que le design demeure sous exploité au Québec et ailleurs. Aussi, l’intervention de ton confrère designer est un exemple saillant d’utilisation du design industriel qui me semble malheureusement méconnu dans notre industrie. J’estime également qu’une large proportion des entreprises québécoises (le 79% restant) évacue presque complètement les facteurs humains du processus de conception de produit. J’ai moi-même eu l’occasion d’échanger avec plusieurs acteurs de notre industrie, oeuvrant au sein d’entreprises de taille moyenne, qui développent des produits qui nécessitent une forte interaction avec l’usager (interfaces, habitacles, cycles d’utilisation, …) sans même faire appel à l’expertise d’un designer industriel. Encore faut-il que nos designers aient une forte maîtrise des facteurs humains. J’ai quelques doutes sur cette capacité puisque je suis moi-même issu d’une promotion universitaire qui n’a pas véritablement eu la chance d’acquérir de fortes connaissances ni en anthropométrie appliquée, ni en perception cognitive, ni en analyse du cycle d’utilisation … Heureusement que certains d’entre nous sont suffisamment autodidactes dans l’apprentissage de ces pratiques.

    LD

  6. @ Louis :

    « Poser un problème, c’est choisir les «éléments» de la situation qu’on va retenir, établir les limites de l’attention qu’on va y consacrer et lui imposer une cohérence qui permet de dire ce qui ne va pas et dans quelle direction il faut aller pour corriger la situation. C’est un processus qui consiste à désigner les points sur lesquels porter sont attention et dresser le contexte dans lequel on s’en occupera » (Schön, 1994, 66).

    J’aime bien cette citation qui appelle à la réflexivité dans toute forme de pratique et qui implique de mieux saisir la portée des actions et des gestes qu’on entreprend pour arriver à une solution donnée.

    Ceci dit, il y a effectivement une distinction à faire entre le champ de connaissance et d’application qu’est le design et les professionnels du design qui ont acquis une formation spécialisée encore peu sollicitée au Québec. Bien sûr qu’un ingénieur ou un entrepreneur peut faire du design toutefois, on ne peut prétendre qu’il en maîtrise totalement la portée et en articule pleinement le potentiel ou peut-être que très rarement. Aussi, bien sûr, la formation actuelle n’est peut-être pas encore totalement adaptée à tous les enjeux des projets qui sont de plus en plus complexes. Sur ce point, l’appel à l’humilité et à l’ouverture de Joyce apparaît certainement souhaitable. Faut-il aussi se questionner sur ce qu’il faut pour être designer aujourd’hui, au-delà des compétences techniques ? Et aussi sur le fait qu’un seul designer ne peut posséder tout à la fois ces compétences ?

    Enfin, sur la question d’une plus grande place du design dans les projets publics et privés, je crois qu’il faille revenir sur le design et non pas les designers. Le CABE et le Design Council ont fait de nombreuses publications sur comment initier une connaissance de la portée du design au sein des gestionnaires publics et privés. Reconnaître que le design est une démarche qui implique diverses disciplines et spécialités qui doivent être envisagées selon la nature du projet. On ne peut donc par conséquent réduire le spectre de l’expertise du design à un designer généraliste mais bien de plus en plus à des designers qui possèdent des expertises de plus en plus spécifiques et que cela commande également du travail en équipe de professionnels et d’y réfléchir en amont des projets.

    Sur ce, je reviens à la citation de Schön qui implique de bien saisir la nature de la problématique d’un projet avant d’initier quelconques solutions. C’est peut-être là que le design doit intervenir, dans l’énoncé de la problématique pour interpeller ou proposer des pistes de solutions articulées sous l’égide de la connaissance du design. Est-ce à dire qu’il faille un designer pour le faire et de quel type de designer faut-il ?

  7. « Design has a key role to play in boosting competitiveness by making the most of Britain’s ideas and technologies. And it can help generate public value by making services meet users’ needs in cost-effective ways.
    Our evidence about design’s value has shaped government strategies on innovation, manufacturing and enterprise – and we’re also cited as the inspiration for national policies abroad including China, Korea, Denmark and the US.
    In this section you can find out how our knowledge and experience in design-led innovation is helping to shape policy in health, communities, technology and public service reform, and how we’re working towards a UK-wide design policy ». http://www.designcouncil.org.uk/our-work/Insight/Policy/

  8. Pingback: Comment accroître l’usage du design dans les projets publics et privés ? | Association des étudiants en design de l'environnement

  9. Voici un lien menant au site web d’IDEO qui est certainement connecté avec ce 2ÈME ENJEU >>> http://www.ideo.com/images/uploads/news/pdfs/Metropolis_IDEO_govt_June2011_1.pdf

    LD

  10. André Desrosiers

    @Louis,

    Il y a des différences fondamentales entre la commande publique et privée en design industriel. Ce qui fonctionne pour l’un ne fonctionne pas nécessairement pour l’autre. Les deux cadres de pratique demandent des analyse séparées, ou à tout le moins comparatives. Le cadre législatif, le cadre concurrentiel, les échéances, la capacité de soutenir les flux de produits, la tolérance au risque et à l’échec, la transparence ou le secret, l’inexpérience, les ressources, la structure organisationnelle, pour ne nommer que ces éléments, font que ce sont des modes de projetisation et des cultures très différents où une même démarche n’aboutira pas aux mêmes résultats. Dans une entrevue, Michel Dallaire reconnaissait que le Bixi, bien que soutenu par un financement de plus de 100,000,000$ (faut le faire, 20,000$ par Bixi montréalais!) par la Ville de Montréal, n’aurait jamais pu être développé par celle-ci.

    Montréal a réalisé quelques concours et s’est engagée dans quelques projets en design industriel dans les cinq dernières années. Quelles leçons peut-on en tirer? Devrait-on faire davantage ou moins de développement de produits en mode public? Est-ce dans l’intérêt des citoyens, des politiciens, des designers, de tous ou d’aucun? Puisqu’ici comme ailleurs (sauf dans les économies planifiées), c’est une pratique nouvelle, il est opportun de se questionner à ce sujet.

    Quant aux projets européens, ils sont de natures si différentes de ceux que nous avons tentés ici qu’il n’est pas utile de s’y référer pour faire le point sur nos expériences. Il faut évaluer les impacts et les retombées sociales, économiques et environnementales de cette façon de faire, en mesurer les bénéfices et contre-bénéfices et voir si le jeu en vaut la chandelle. Le débat théorique est peu éclairant à cette étape.

    Par ailleurs, on pourrait examiner des avenues encore plus prometteuses pour obtenir de meilleures produits pour les citoyens et les municipalités, améliorer le cadre de vie, etc. Cette quête de résultats ne passe pas pour autant par le développement de produits par les municipalités et l’organisation de concours. Il faut voir. Augmenter l’utilisation de design n’est pas une fin, pas plus que d’augmenter le nombre de policiers ou le nombre de jours de collecte des ordures, même si ça peut parraître être de bonnes choses. Ce n’est qu’un des moyens envisageables. Mais puisque notre formation nous prédispose à une juste analyse de ces problématiques complexes, faison l’effort d’une réflexion éclairée, éclairée par les faits et pas seulement par les croyances.

    Pour ce qui est de la création d’un ministère du design, c’est un projet ambitieux qui vise à améliorer quelle situation, au juste?

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