CAROLINE GAGNON | Pour une culture du design informé et engagé


 
Par Caroline Gagnon
Agente de recherche sénior à la Chaire en paysage et environnement de l’Université de Montréal (CPEUM)

Spécialiste des rapports esthétiques que la société entretient avec son cadre de vie, Caroline Gagnon a récemment été questionné par les médias sur l’impact des lignes électriques d’Hydro Québec et des tours de télécommunication micro-ondes sur la qualité de nos paysages. Ses nombreux travaux l’ont également amenée à se pencher sur les questions relatives au développement d’une culture du design dans les sociétés. C’est pour qu’elle puisse nous exposer son point de vue sur ces questions complexes que POIESIS l’a invitée à titre de collaboratrice et d’animatrice.

Le design fait la une. Du Business Week à La Presse, il n’y a pas une semaine où nous ne débattons de ses potentialités et de ses écueils. Pour certains, le design est un processus favorisant la créativité et l’innovation et devient un incontournable. Il interfère dans des activités multiples aux retombées économiques et sociales importantes : en santé, en environnement, en innovation, en politique, en sécurité, les exemples foisonnent ! Un peu partout, des organismes, des associations, des initiatives et des agences de design militent pour que le design prenne davantage de place dans les décisions d’affaires et dans les secteurs publics pour appréhender les enjeux environnementaux et sociaux du 21e siècle, contribuer positivement et qualitativement au bien-être individuel et collectif tout en assurant une pérennité économique. Cependant, pour d’autres, le design est une dépense quasi inutile qui, certes permet d’embellir notre environnement, mais à quel prix ! Peut-on s’en passer pour autant ? La Commission for Architecture and Built Environment propose d’ailleurs un contre-argument intéressant : se passer du design de qualité coûte cher ! Dans ce contexte, où le rôle du design dans la société n’est pas toujours bien compris, pas facile d’initier un débat public sur l’intérêt d’une culture du design qui limite plus souvent qu’autrement la portée du design à un acte cosmétique entendu implicitement comme superflu et qui intervient par conséquent après-coup lorsque les gestionnaires de projet n’arrivent souvent plus à rencontrer leur objectif, perplexes devant le peu d’enthousiasme face à leur nouveau projet jugé … euh … pas tout à fait attrayant. L’attractivité d’un service, d’un lieu, d’un produit, d’une ville ou d’un édifice est pourtant largement tributaire de sa valeur et de sa perception sociale.

Le design, faut-il le rappeler encore, n’est pas limité à une discipline uniquement « artistique » ou d’intervention « cosmétique » mais renvoie généralement à un processus qui intègre un champ plus vaste de connaissances, de pratiques et de techniques liées à la compréhension des conditions de transformation de la matérialité et spatialité contemporaine, des objets de tous les jours qui facilitent ou non les actions humaines dans le quotidien, des espaces qui façonnent notre mode de vie et des services qui les accompagnent. En effet, une des particularités propre au design est certainement qu’il interfère dans la modulation de tout ce qui nous entoure et affecte positivement ou non notre quotidien à différentes échelles (objet de consommation, espace public, service public ou privé, interface communicationnelle virtuelle ou matérielle, images et représentations par l’image, habitat, etc.). De la chambre à coucher, à l’alimentation et aux rituels et valeurs qui la modulent, des choix de transport individuel ou collectif, des modes d’organisation spatiale de l’environnement, à tout ce qui nous permet de nous informer sur le monde, le design intervient pour répondre au mieux à des problématiques d’usage, d’expérience et d’amélioration des cadres de vie en «transformant» l’environnement quotidien, en le « matérialisant », en le « représentant » par des formes, par des couleurs, par des matières et par le choix approprié de technologies. Il affecte en cela concrètement le quotidien de tout un chacun. Qui des autres professions ou des métiers a le mérite d’intégrer les problématiques humaines aux conditions de fabrication, d’usages et d’expériences des objets et de l’environnement bâti ? Qui réunit à la fois les domaines de la construction, de la fabrication manufacturière ou de l’ingénierie d’un côté et les domaines de la sociologie, l’anthropologie et la psychologie de l’autre ou encore de l’art et de la création ?

S’il est vrai que le design a historiquement été associé à l’essor de la production et des technologies naissantes du 20e siècle, étant plus étroitement défini comme la conjonction entre la forme et la fonction dans la conception des objets ou des espaces, il recoupe aujourd’hui une multiplicité de savoirs et de pratiques. Les enjeux du 21e siècle et de la mise en œuvre des projets forcent par conséquent à emprunter une posture très étendue du design qui invite à intégrer les considérations politiques, technologiques, économiques, culturelles, sociales, techniques, environnementales, esthétiques dans les projets de transformations des espaces, des images, des objets et des services. Les disciplines du projet sont spécifiquement interpelées qu’il s’agisse de l’architecture, du design industriel, d’intérieur, urbain, du graphisme, de la communication, de la signalétique, de l’ingénierie tout comme de l’urbanisme, du paysage voire même du marketing et du management dans la mise en œuvre d’une culture du design. Le design serait un vecteur important de transformation misant sur des stratégies variées qui devraient favoriser le développement social, culturel, économique, environnemental des personnes et des collectivités : stratégies de différenciation, d’invention, d’information, de préservation, de révélation, de liaison, de médiation sociale, de service. Posées de cette manière, les opportunités qu’offre le design pour le développement de la société sont donc nombreuses. Peut-on s’y limiter pour autant ? Afin d’instaurer une culture du design à toutes les échelles d’intervention de la société, de ses acteurs et de ses domaines de développement (économique, technologique, social, culturel et environnemental), je suggère de réfléchir et de débattre des perspectives contemporaines du design à savoir le design comme pratique transversale, comme agent de transformation, comme démarche intégrée et innovante et comme médiation sociale.

Ainsi formulé, le design serait tributaire d’une grande responsabilité sociale et publique face à l’amélioration de la qualité de vie des personnes, des cadres de vie et de l’espace public tout en contribuant à la pérennité de l’environnement. Un tel positionnement entend privilégier des stratégies qui favorisent le bien-être global des populations par la sélection d’une intervention matérielle ou immatérielle appropriée au contexte spatial, culturel et social. Le design doit s’engager à susciter de la valeur, de la qualité et du sens et pour cela, il doit s’ouvrir aux autres, les citoyens tout comme les experts d’autres disciplines, comprendre leurs réalités pour qu’elles deviennent le fondement même des intentions de projet, agir avec humilité et empathie. Pour y arriver, cela exige certainement de s’inscrire comme une culture collaborative ancrée dans la compréhension, la réflexivité, l’ouverture et l’observation afin de raffiner les outils et les méthodes et de miser sur la qualité des interventions. L’ambition d’instaurer une culture du design pour tous n’est-elle pas tributaire d’un tel engagement de qualité ?

Lire la suite dans les 3 fils de discussions suivants: /A Design comme AGENT DE TRANSFORMATION de l’espace, des objets, des images et des services; /B Design comme MÉDIATION sociale & /C Design comme DÉMARCHE INTÉGRÉE, CRÉATIVE & INNOVANTE.

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16 réponses à “CAROLINE GAGNON | Pour une culture du design informé et engagé

  1. @ Caroline > Par où une société devrait-elle amorcer sa transformation si parfois elle souhaite développer une forte culture du design ?

  2. Louis, je dirais d’emblée que le monde du design (et je pense aux professionnels mais aussi aux institutions d’enseignement) devrait s’ouvrir davantage aux milieux d’affaire (par exemple), en santé et en éducation (pour ne nommer que ces milieux) ! Aussi, être plus présent dans les débats publics qui concernent la société en général et faire la démonstration qu’on peut être des acteurs importants pour améliorer les projets ! Pourquoi ne pas prendre la parole aux mêmes titres que les économistes, les avocats, les médecins, les ingénieurs et témoigner de la contribution significative au développement …

  3. @Louis, j’aurais dû plutôt dire initier un dialogue avec les publics (experts et non-experts) sur le rôle du design, sa portée pour la société. J’insiste aussi sur l’écoute et la volonté non pas de prescrire mais de collaborer. Parfois, et peut-être que je me trompe, dans le contexte québécois, il semble que les praticiens du design souffrent d’un déficit de statut et de reconnaissance. C’est pourtant dans l’échange et le partage qu’on arrive à se faire comprendre. Encore faut-il accepter de partir du point de vue de l’autre pour cheminer vers une construction commune d’une culture du design. C’est un peu pour cette raison que je crois qu’il faille prendre plus de place, ici, dans les débats publics mais aussi dans les communautés. C’est un moyen et non pas le seul pour initier ce dialogue, pour parler du design et de sa contribution à la société. Il y a des initiatives très intéressantes comme les Portes ouvertes de Design Montréal qui amorce cet échange. Tout le monde, les professionnels et les publics, s’en trouvent ravis.

  4. Vincent Cloutier

    Caroline, je suis d’accord avec toi. C’est bel et bien sur l’écoute et le dialogue qu’il faut insister. Nous évoluons dans un milieu revendicateur, ce qui est normal dans le cas d’une (des) professions qui ont beaucoup à prouver. Par contre, à trop vouloir montrer ce qu’on peut faire, il est dangereux de prendre toute la place sous les projecteurs. Pensons au vieil adage du design qui sauve le monde… Je pense aussi qu’une culture se crée millimètres par millimètres. C’est dans les petites actions quotidiennes qu’on fera avancer les choses. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas chercher à provoquer de nouvelles opportunités parce que ça, c’est le propre des professions créatives.

  5. HUMILITÉ > OUVERTURE > DIALOGUE > …

    Il s’agit d’une séquence, d’un rapport de cause à effet, qui engendre nécessairement l’évolution d’une pratique (le design). Encore faut-il que la discipline dont il est question ait atteint une certaine maturité. Ici, j’utiliserai la métaphore de l’adolescent pour illustrer mon propos.

    L’ADOLESCENT est en recherche d’identité. Cette recherche est la source de plusieurs frustrations. Souvent, il refuse qu’on lui propose des solutions, qu’il perçoit rapidement comme un dictat. Une influence qui pourrait lui porter atteinte. Il est seul au monde et personne ne semble le comprendre. Il est fermé à la critique …

    Le DESIGN a longtemps été en recherche d’identité. Encore aujourd’hui, plusieurs tentent de le définir. Par exemple, sur le web, vous trouverez presqu’autant de définitions du design qu’il y a de designers. Le design a parfois été réfractaire aux intrusions des disciplines qui l’entourent. Nous avons tous été témoins d’un designer jugeant l’effet négatif du marketing ou (plus encore) de l’ingénierie sur son concept. Le design a ainsi semblé s’isoler pour se protéger. Il a alors refusé presqu’obstinément la critique, puisqu’il a prétendu être le seul à même de bien comprendre les effets de son intervention.

    Voici donc où je veux en venir : Je suis d’avis que le DESIGN est désormais à l’aube de l’âge adulte. Un jeune homme* fringuant de 24 ans. Il est donc plus HUMBLE qu’à l’adolescence, même s’il est quelque peu prétentieux. Aussi, cette nouvelle maturité fait preuve d’une plus grande OUVERTURE. Il cherche à DIALOGUER. Il demeure néanmoins réfractaire à la CRITIQUE.

    Je propose donc que le dialogue ouvre le design à la CRITIQUE. Puisqu’une discipline fermée à cette perspective peut difficilement évoluer. L’acceptation de la critique étant centrale dans toutes démarches d’amélioration.

    LD

    * De mon point de vue, je préférerais largement que le DESIGN soit féminin (une femme) puisqu’il est complexe et implique largement l’émotion, mais la langue française en a malheureusement décidé autrement : n.m. 😉

  6. Ton propos est juste Louis et ta métaphore judicieuse. Aussi, cette maturité implique une forme de responsabilisation qui m’apparaît importante d’acquérir dans la connaissance et le doute ! Tu proposes donc l’ouverture à la critique comme forme de la remise en question afin d’évoluer. Il apparaît en outre incontournable de miser la connaissance et le développement de meilleures méthodes et techniques qui poussent à voir les projets autrement et à bonifier par conséquent l’argumentaire des projets. Cette connaissance, faut-il néanmoins l’accueillir favorablement ?

    Pourquoi ancrer la pratique du design dans la connaissance et non pas uniquement dans l’expérience pratique ? Je pose l’urgence de mieux définir l’argumentaire des projets et leurs justifications, comprendre mieux ce qui pousse à agir de telle manière ou non, en comprendre davantage les modalités et les effets, savoir reconnaître ce qui est de l’ordre de la prétention, de la prescription, de l’idéologie d’une réelle élaboration d’une problématique complexe. S’ouvrir à la critique, ce serait par conséquent de reconnaître davantage ce qui fonde nos actions : idéologies, paradigmes, pratiques, outils, méthodes, enjeux, etc.

  7. André Desrosiers

    L’illustration de cet article dit beaucoup. Il y a plus de 400 ans, c’était des croix que l’envahisseur Français plantait en arrivant sur le sol de ce qui est devenu le Québec. Reconnaître que les designers ont une culture commune (culture du design), plus religieuse que politique d’ailleurs, ne signifie pas qu’il faille agir en missionnaires lorsque nous sommes confrontés à d’autres cultures. Reconnaître notre culture et ses croyances est une chose, prêcher l’hégémonie culturelle en est une autre. Les cultures sont métissables, alors que les religions ont la caractéristique d’être uniques détentrices de la vérité.

    Le design, n’est ni une bonne ni une mauvaise chose, un peu comme la science. C’est une activité. Cette activité confère des avantages macro-économiques pérennes à la société dans la mesure où les produits sont largement copiés et que leurs avantages sont largement distribués. Ce sont plutôt des avantages concurrentiels que nous faisons valoir lorsque nous vantons ses mérites économiques.

    Le « design-thinking », par exemple, décrit bien avant la révolution industrielle, n’est pas le fait exclusif des designers, ni d’ailleurs de tous les designers. Cette façon de voir ou de penser n’est pas toujours la meilleure, ça dèpend des circonstances. Le design n’est pas non plus une divinité. Le deisgn est une activité et cette activité est le fait de nombreux acteurs qui démontrent, par leur travail, l’utilité du design. En faire la louange change peu de chose à la valeur d’échange qu’on lui confère dans notre société. Il est même préférable, puisque plus crédible et démocratique, de laisser d’autres clamer l’utilité et la valeur du design.

    • « It also means not assuming that the agent of design is the designer ». (Highmore, 2009)

      «What makes design culture such a productive arena for general social and cultural research is that it can supply the objects that demonstrate the thoroughly entangled nature of our interactions in the material world, the way in which bodies, emotions, world trade and aesthetics, for instance, interweare at the most everyday level» (Highmore, 2009).

  8. La culture du design n’est pas tributaire uniquement des designers et c’est tout à fait juste. J’invite à poursuivre la réflexion sur ce point en intégrant le lien au point C / Design comme DÉMARCHE INTÉGRÉE, CRÉATIVE & INNOVANTE.

    Design comme démarche intégrée, créative et innovante
    Ainsi, le design est une approche créative, mais également réfléchie qui offre un point de vue holistique sur des problématiques de différentes natures. Il devrait, par conséquent, favoriser une cohérence et viser la qualité sur les plans du cadre de vie, de la politique publique, du développement économique, du développement social. Suivant cette perspective, le projet à réaliser est moins de nature disciplinaire mais davantage liée à une connaissance accrue d’une problématique sous toutes ses dimensions. Cela suggère fortement de revoir les pratiques traditionnelles et de miser sur les forces mutuelles et inter-reliées de l’ensemble des professions du design et des autres acteurs du projet afin d’offrir des solutions globales, innovantes qui puisent dans un ensemble de pistes d’action : de l’interface intelligente qui accompagne un service matérialisé en intervention spatiale à l’instar du projet Wait, une démarche de design intégré dans la conception des salles d’attente en milieu hospitalier. Imaginons un peu les possibilités dans les secteurs des transports individuels et collectifs, dans les secteurs de la santé, dans la collecte sélective des déchets où il ne s’agit plus de segmenter les solutions selon les expertises mais de les interpeller tout à la fois … Qui du designer industriel, de l’architecte, du designer d’intérieur, de l’architecte paysagiste, du designer urbain, du graphiste, de l’urbaniste, de l’ingénieur, du fonctionnaire est mieux placé pour réaliser un projet quand c’est souvent l’interrelation de ces expertises qui en fait la force surtout s’il se fonde a priori sur les préoccupations telles qu’exprimées par les usagers, les bénéficiaires ou les citoyens ! Enfin, si cela n’est certes pas toujours évident à mettre en œuvre, faut-il rappeler que la sensibilité aux enjeux économiques, sociaux et environnementaux et à leur contexte socio-politique dans l’exercice des pratiques du design est certainement le gage d’une réelle conscience de la portée d’une culture du design pour la société. Et ça veut dire surtout être à l’écoute et chercher à comprendre plus que de prescrire des solutions. Adopter une attitude d’ouverture qui implique de l’humilité et de la collaboration avec tous les acteurs des projets pour que la culture du design émerge non pas par un savoir-faire exclusif des professionnels du design mais comme une volonté de tous, comme un nouveau réflexe, tant chez l’ingénieur (e), le comptable, le gestionnaire, la médecin, l’architecte, l’écolière, l’enseignant, la coiffeuse, le mécanicien, l’urbaniste, la commis, l’informaticien, l’entrepreneur, bref, par l’ensemble des citoyens de tous les âges et de tout horizon. À ce titre, une culture du design serait-elle une culture qui perçoit le design comme un moyen formidable, et non seulement comme une finalité, apte à répondre aux enjeux du 21e siècle en commençant par la viabilité ?

    Sur ce, il s’agit bien sûr de questions plus que de réponses …

  9. Pour réfléchir à la notion même de Culture du design et aller plus loin, des incontournables : http://www.designculture.info/ atour des écrits de Guy Julier
    Ben Highmore et son introduction dans The Design Culture Reader http://www.amazon.ca/Design-Culture-Reader-Ben-Highmore/dp/0415403561
    Hazel Clark (Editor), David Brody (Editor) et leur Design Studies: A Reader http://www.amazon.ca/Design-Studies-Reader-Hazel-Clark/dp/1847882366/ref=pd_bxgy_b_img_b

    À ne pas confondre Culture du design propre au designers qui voudrait l’étendre voire l’imposer (hégémonie) et Culture du design propre à une manière de réfléchir la société (surtout liée aux phénomènes de consommation/production indissociables du design) … qui est par conséquent un champ de connaissance vaste. Si je ne me trompe pas, Julier soutient qu’il serait plus juste de passer de la notion de Culture matérielle à Culture du design parce que cela permet de s’intéresser non seulement à l’objet (matérialité) mais également au processus (création/production) ainsi qu’aux modes de vie que le design affecte ou module.

    Highmore qui s’intéresse notamment au quotidien soutient que le rôle du design dans la société contemporaine est fondamental :
    « From waste-disposal system to an airport, from a drain to a house, design distributes, configures and arranges social actions, sensual perceptions, and forms of being together and being apart. And it does it materally. Take any house, from the simplest to the most complex, and you have a material agent that is encouraging and discouraging everyday actions and their sociality (…) the ordinary elements of the designed environments orient us, and orechestrate our sensual and social worlds» (Highmore, 2009 ; 4). Selon lui, penser la culture du design c’est inviter à réfléchir d’abord et avant tout au quotidien sans les designers en avant-plan ; sans les produits ou la production et en-dehors de la nouveauté.

    « It also means not assuming that the agent of design is the designer ». (Highmore, 2009)

    « What makes design culture such a productive arena for general social and cultural research is that it can supply the objects that demonstrate the thoroughly entangled nature of our interactions in the material world, the way in which bodies, emotions, world trade and aesthetics, for instance, interweare at the most everyday level » (Highmore, 2009).

  10. André Desrosiers

    @Caroline
    Bien sûr, le design pourrait être toutes sortes de choses. Ont peut clâmer ce qu’il pourrait être, devrait être, mais en attendant, il est ce qu’il est. L’image que s’en font nos interlocuteurs est basée sur les expériences qu’ils ont vécues à travers les réalisations du design. Si, ailleurs sur ce blogue, tu relevais que certains lui reprochait d’être cher, futile ou élitiste, c’est que c’est ce que leurs expériences leur ont enseigné. S’ils ne croient pas que c’est une démarche intégrée, créative et innovante, c’est que ce n’est pas ce qu’ils ont vécu. Ils ne croiront pas un discours qui s’oppose à ce que tous leurs sens et leurs expériences leur ont enseigné.

    C’est le propre des sociétés complexes de ne pas avoir une culture homogène. L’ingénieur (e), le comptable, le gestionnaire, la médecin, l’architecte, l’écolière, l’enseignant, la coiffeuse, le mécanicien, l’urbaniste, la commis, l’informaticien, l’entrepreneur auront et continueront d’avoir des valeurs professionnelles qui ne seront pas les mêmes et qui s’opposeront parfois. L’innovation, par exemple, est une valeur très discutable. Elle s’oppose à la lente évolution, à la tradition, au sentiment de sécurité. Même si nous collaborons tous à certains projets, nous devons le faire en tenant compte des biais, pas en tentant de les éliminer. Une démarche créative a sa place, mais elle ne sera pas pour autant unifiante ou intégratrice. Si le design s’impose comme un audacieux agent de changement, nous devons aussi reconnaître l’utilité de la prudence. Certaines problématiques exigent un jugement sain et peu de créativité. Espérons que l’approche holistique ne sera pas appliquée à tous les projets et problèmes sociaux, ce n’est qu’une approche. Il y a certes des situations où la logique scientifique ou même celle du profit font du sens.

    Quant aux préoccupations telles qu’exprimées par les usagers, les bénéficiaires ou les citoyens, ils ont déjà mandaté des personnes ou des institutions pour réaliser leurs projets. À mon sens, la question est plus de savoir si ces mandatés le font de manière compétente et rigoureuse que de douter de la légitimité de leur mandat.

    Il me semble important pour les designers de mieux connaître, comprendre, respecter la diversité culturelle des divers acteurs du projet et de partager avec eux une vision commune.

    • Intéressant en effet de réfléchir à une culture du design inclusive et pas exclusive, complexe et en évolution. Le propos du texte en est volontairement formulé pour stimuler le débat et approfondir cette notion si souvent interpellée qu’est la culture du design et je n’ai pas la prétention qu’il fait le tour de la question ni apporte suffisamment de nuances, lesquels vous apportez avec justesse. En effet, partir de la perception de ce qu’en ont les personnes est primordiale pour tenter de développer des visions communes où du moins des perspectives porteuses de sens collectivement en phase avec une réalité et une problématique où le design doit parfois s’éclipser aussi. Néanmoins, on constate un peu partout une transformation de la portée du design dans la société et les organisations. Le sens qu’on y accorde est certes polysémique et fait foi de la richesse que convoquent cette activité et ce champ de connaissance. Il y a néanmoins des convergences sur lequel repose ce sens qui permet à tous de se comprendre minimalement. Lors d’une présentation auprès d’Infrastructure Québec auquel j’ai participé sur les contributions du design dans les projets publics, force est de constater que le design (au sens très élargi) est assez bien saisi des gestionnaires. C’est intéressant et réjouissant. Il y a beaucoup d’ouverture pour qui sait être ouvert au dialogue. On ne peut prétendre par conséquent que tous partagent le point de vue de Mme Jérôme-Forget à savoir que l’architecture et le design coûte cher d’autant qu’à ce que je sache, le projet dont il était question dans l’article a été conduit aussi avec des designers et des architectes … (on pourrait par la suite en déduire, de quel design parle-t-on au juste ? À mon sens, il faudrait parler de qualité et là, c’est un beau et grand débat que d’ouvrir sur cette notion de qualité … intéressant toutefois) Néanmoins, cette perception partagée par certains force à l’introspection pour les designers et les gens du milieu et méritent qu’on s’y attarde sans pour autant essayer de convaincre mais comme opportunité de faire autrement et d’être davantage à l’écoute des préoccupations économiques dans les projets. Sur ce point, c’est un bon défi pour le milieu du design de réfléchir à la culture du design telle qu’elle se présente actuellement et non pas telle qu’on voudrait qu’elle soit. Est-ce à dire que cela ne peut pas évoluer ? Comment et pourquoi le faire ? Je ne saurais dire …

      La question des bénéficiaires, citoyens et usagers me rend néanmoins perplexe. Sur la base d’observations de ce qui se fait, des écueils de la consultation publique actuelle des grands projets, des préoccupations des citoyens qui se manifestent actuellement face à la qualité de leur cadre de vie et des méthodes tant en design industriel, qu’en architecture et en urbanisme qui se raffinent et se re-centrent sur la personne, il me semble que de s’en tenir à l’idée d’un mandataire est un peu limitative. Ce sujet est cependant vaste et complexe. Toutefois, je demeure convaincue que les personnes doivent revenir au centre des projets et que c’est le gage d’une meilleure définition du projet à entreprendre. Encore là, ce n’est ni simple ni simpliste ni idéal ni une recette unique … Certains projets s’y prêtent, d’autres moins. Dans tous les cas cependant, je ne crois pas qu’un professionnel ou un élu quel qu’il soit puisse se substituer au savoir du citoyen et de l’usager et que par conséquent, l’omettre met parfois en péril la portée qu’on voudrait bien donner à certaines interventions et coûte cher en délai et en argent.

      Il y a eu un projet très intéressant initié par le Institute for Urban Design By the City / For the City à New-York http://www.urbandesignweek.org/by-the-city/page/index/2. Ce projet d’échange constructif entre citoyens et designers partait d’une logique « bottom-up » et invitait les citoyens à proposer leurs idées de transformation de l’espace urbain en répondant à It would be great if … Par la suite, les designers, architectes et urbanistes se sont saisis de ces idées pour les transformer en projet … Prendre en considération les citoyens, les usagers ou bénéficiaires renvoie pour moi à ce type d’initiative où s’instaure un dialogue constructif. Pour ma part, ça reste inspirant et enthousiasmant de favoriser le dialogue gage d’une construction mutuelle d’une culture du design variée, diverse, instable, évolutive … porteuse à tout le moins de changement ou de volonté partagée d’améliorer nos cadres de vie.

  11. André Desrosiers

    Je ne veux pas faire un jeu d’exemples et de contre-exemples, puisqu’ils ne démontrent rien, ils étayent généralement des positions déjà campées. Si j’émet des doutes sur le rôle des bénéficiaires, citoyens et usagers, ce n’est pas qu’ils n’ont pas de place dans la consultation, la conception, l’utilisation et le paiement de la facture, nous savons tous qu’ils ont le seul rôle qui importe. Toutefois, je sais pertinemment qu’en design de produits, il n’y a pas de nouvelles méthodes significatives pour intégrer ceci. Il y a des emprunts à la sociologie, à la politique et à l’anthropologie, notamment, qui ont beaucoup mieux développé ce type d’expertise et qui peuvent être intégrées à une démarche de projet. Ce sont des méthodes, pas des méthodes de design industriel, et elles sont plus vieilles que moi. Simplement une mise au point.

    Pour ce qui est de dire que l’élu ne peut se substituer au savoir citoyen, il faut être prudent, d’un côté ou de l’autre de cet argument. L’élu reçoit démocratiquement ce mandat et en bout de ligne, il est très imputable pour ses décisions. Je ne veux pas entammer ici un débat sur la démocratie, ni développer sur la mauvaise gestion de plusieurs professionnels, ni accepter qu’une technocratie du design en remplace une autre. Le savoir, mais aussi les croyances et surtout les opinions citoyennes, sont très mouvantes. Nous en avons eu un exemple remarquable en politique lors des dernières élections fédérales. Ce qu’on entend par participation citoyenne, c’est également des groupes d’intérêts ou de pression, des organisations auto-mandatées, des mouvements de foule et, à l’occasion, cela peut représenter ce qu’il y a de plus regrettable comme comportement social. Ensuite, toi comme moi avons eu l’expérience de comités élargis, de jurys ou de grandes équipes qui ont misérablement failli ou simplement rien produit.

    L’essentiel de mon propos c’est que toute les méthodes, que ce soit celles réunies sous le vocable « user centered design », ou pire encore, les tables de concertation, les méthodes de sondage ou celles encore moins fiables du marketing, ne font qu’aider, lorsqu’elles ne nuisent pas. Elles ne constituent jamais un gage de réussite du projet.

    Par ailleurs, il y a beaucoup d’autres analyses à faire de ces problématiques que des lectures méthodologiques. Nos clients sont à peu près toujours des organisations (institutions, gouvernements et entreprises). Nous ne recevons, à toute fin pratique, jamais de mandats des citoyens. (J’attend encore le courrier du lecteur qui demandera à des architectes ou à des ingénieurs de régler le problême des ponts autour de Montréal). L’étude des organisations de personnes et de comment elles réalisent leurs projets est extrêment enrichissante. C’est une avenue à laquelle j’invite notre collectivité à réfléchir.

  12. @ André >>> L’illustration de cet article, ainsi que l’ensemble des illustrations de ce blogue sont en quelque sorte des caricatures visant surtout à faire sourire et peut-être même à faire réagir. Il s’agit également un clin d’oeil, puisque la caricature est une forme d’art qu’on associe généralement à la Politique. Par ailleurs, je dois dire que cette approche graphique que je jugeais jusqu’à maintenant ludique m’apparait désormais questionable, car tu sembles avoir perçu ces illustrations tout autrement …

    LDrouin

  13. @ André
    Des mandats de citoyens, un peu comme l’initiative de New-York, ce serait vraiment intéressant ! Aussi, si nous sommes attentifs aux demandes sociales exprimées par les citoyens ou à leurs préoccupations lors de projets (consultations et autres mécanismes de participation publique qui sont très critiqués en ce moment pour de nombreuses raisons que je ne peux nommer ici), on peut en déceler des opportunités. Quand on demande aux personnes de s’exprimer sur la base de leurs expériences d’un produit, d’un espace, d’un lieu (pas de contester), c’est fou ce que nous apprenons sur un contexte de projet. C’est fou comme nous pouvons raffiner notre projet, mieux l’orienter. Je suis certainement biaisée mais plus je fais des entretiens avec des citoyens ou des usagers, plus j’apprends à voir autrement les projets, plus je me rends compte de la richesse des propos, plus cela alimente les actions et les gestes, plus je me rends compte que nous passons souvent à côté de choses simples à entreprendre pour bonifier nos produits, nos interventions.

    Rien n’est parfait et les méthodes qui puisent au sein de la sociologie et de l’anthropologie pour saisir les dimensions humaines des projets non plus. Il y a certes des limites, des biais et on ne sait pas toujours comment intégrer ces aspects humains dans les projets. Les approches qualitatives dont témoignent de cet héritage de l’anthropologie et la sociologie, sont le lot maintenant d’un ensemble de disciplines notamment en santé publique, en criminologie, en administration, en éducation et en design … Il s’agit en effet d’un courant de pensée.

    Eh oui, bien sûr, on peut questionner si cela favorise de meilleurs projets … Les initiatives du CABE et du Design Council m’apparaissent exemplaires mais ce ne sont pas des panacées tout comme les approches traditionnelles ne le sont. Pourtant, qu’a-t-on à perdre de ne pas le faire, de chercher à faire autrement, à alimenter nos manières de faire pour viser des projets qui se fondent sur des valeurs et des préoccupations multiples mais ancrées dans le quotidien des gens. Enfin … je comprends mal les réticences.

    Le champ d’étude en design et sur les projets est vaste en effet et mieux comprendre les projets et les dynamiques des projets est profitable, notamment pour mieux saisir les institutions et leur manière d’aborder les problématiques de design et d’en définir les enjeux au nom des collectivités. Il y a en outre un corpus assez bien étoffé sur ce point, sur les questions de gouvernance, notamment sur la participation citoyenne et les grands projets. Il y a toutefois peu de travaux sur le rôle du design dans ces processus. Pourtant, dans les projets d’infrastructures publiques de grande envergure, le design intervient dans ce que l’on nomme les mesures d’atténuation (en gros, c’est une manière de répondre aux préoccupations des citoyens émises dans le cadre des consultations publiques, une monnaie d’échange). Le cas des lignes à haute tension est éloquent sur ce point. On a demandé par exemple à Norman Fosters de dessiner un « beau pylône », à Philippe Starck, pour ENEL en Italie. Un dernier concours en date en Angleterre … Bref, le design permet de faire passer la pilule. Ce qui est dommage dans ces processus, c’est que le design intervient tardivement ou est déconnecté du territoire (géographique et humain) et de ses enjeux et finit par servir uniquement une logique de réparation et cosmétique alors qu’une réflexion en amont pourrait mieux saisir ces préoccupations pour arriver à un projet plus porteur qui intègre différentes fonctions par exemple, réfléchir sur les tracés (localisation) avec en prime en saisir des opportunités de développement des collectivités. Et ces projets qui omettent de saisir les préoccupations citoyennes au départ coûtent très très chers ! Parfois, il faut tout recommencer !

    Ceci dit, ce ne sont pas des projets simples et la nature politique des institutions en fait des projets très difficiles à cerner. Mais souvent, en ce qui concerne la portée du design dans les processus, il y a peu d’examen d’alternatives qui offrirait des perspectives différentes, peu importe l’échelle, car ceux et celles qui en formulent les prémisses ne sont pas des concepteurs et évacuent des initiatives sous prétextes que c’est compliqué. Enfin, les démarches actuelles gèrent des risques, des impacts, des plaintes et peu ouvrent vers des lectures d’opportunités notamment dans les situations où interviennent des préoccupations citoyennes ou d’usagers. On ne lit que ce qui ne fonctionne pas. On n’intervient que de manière réactive … pas proactive ! Lire ou comprendre les préoccupations c’est à mon sens être avisé et permettre d’intégrer au départ des aspects du projet insoupçonnés a priori par des lectures expertes ! Et cela peut se faire de manière formelle ou informelle ! Et des exemples, il y en a. Parfois (et souvent), le succès d’un projet passe autant par un processus ouvert et qui offre de l’empowerment pour toutes les partis prenantes que le résultat physique et matériel.

    J’aimerais citer sur ces questions Patrick Henry dans son ouvrage inspirant Les 101 mots de l’urbanisme (qui implique ici davantage l’idée de design urbain) car son propos est de loin plus juste et éclairant que celui que je ne saurais avoir.

    « Comment faire pour que cette concertation tant souhaitée reste une veille active sur le projet au fil de son élaboration ? Que le projet, à force de division et de compromis, ne devienne l’expression d’un consensus ?

    Il ne devrait pas y avoir de rupture entre l’élaboration du projet, sa communication, la façon d’en parler et sa diffusion. Pour le comprendre, il faut montrer les «vrais» documents, ceux qui, de jour en jour, servent à élaborer le projet et permettent de le faire évoluer. Chacun est à même de se forger une conviction, un point de vue ».

  14. André Desrosiers

    @ Caroline
    « Pourtant, qu’a-t-on à perdre de ne pas le faire, de chercher à faire autrement, à alimenter nos manières de faire pour viser des projets qui se fondent sur des valeurs et des préoccupations multiples mais ancrées dans le quotidien des gens. Enfin … je comprends mal les réticences. »

    Quelles réticences? C’est à peu près tout ce que je fais en dehors de l’enseignement. Sur cet aspect de méthode, il n’y a pas de désaccord, mais je ne vois pas le « autrement » qu’il y a là dedans, Ça fait une demie éternité que ces méthodes existent et sont utilisées, quoique pas par tous ni par tous les designers.

    Lorsque j’ai observé 13 designers en entreprise, j’en ai toutefois vu qu’un qui, très indirectement, questionnait, observait ou dialoguait avec l’usager. Clairement, c’est pas la spécialité du design. Ou c’est celle d’un idéal du design que tu formules. Par de reproche ici, seulement, si tu tiens ce discours sur la place publique, personne ne te croiras. C’est comme sauter une clôture, on le fait d’abord et après on dit qu’on peut le faire. Quant à ce que d’autres font ailleurs, on a des lectures si peu objectives, raccoleuses et présentées par des groupes si intéressés qu’il faut éviter de citer ces sources (Design council, par exemple).

    Ici je lâche ce blogue à deux.

    André

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