Archives de Catégorie: Design et politique

3ÈME ENJEU / Pourquoi communiquer et diffuser le design ici et ailleurs ?


 
Par Vincent Cloutier

Nous l’avons observé dans l’enjeu précédent, il semble qu’il y ait une forme de blocage quant à la valeur qu’accordent les décideurs québécois à l’apport du design. Alors, pourquoi ne pas chercher à développer de nouveaux marchés à l’étranger, dans des pays qui ont compris le potentiel du design? Après tout, le Québec n’est qu’un petit marché! La réponse la plus probable : il est de plus en plus évident qu’à l’air de la mondialisation il est souhaitable d’agir sur ces deux fronts; au national comme à l’international. En adoptant le design comme moteur de développement économique et comme vecteur de développement culturel, il est fondamental de faire la promotion d’une utilisation éclairée de cette pratique au Québec. Dans une action parallèle, il apparaît aujourd’hui plus que souhaitable de diffuser nos savoir-faire afin d’offrir à notre industrie du design un fort positionnement sur l’international en développant des liens économiques garants d’une économie seine et diversifiée, mais aussi afin de mieux profiter des complémentarités de l’expertise étrangère dans des domaines ou nos savoirs faire sont moins présents.

En créant différents concours depuis plus de dix ans, Design Montréal a fait le pari de communiquer sur la pertinence d’une réflexion et d’une utilisation éclairée du design dans notre espace construit. Plus encore, en dotant Montréal du statut Ville Unesco de design, la ville prenait position pour une reconnaissance internationale de son ambition de placer le design au cœur de sa stratégie de développement. Selon le site mtlunescodesign.com, « Montréal Ville UNESCO de design est donc un projet de ville, un projet collectif dont la concrétisation dans le temps nécessite l’adhésion et l’appropriation de tous : élus, citoyens, experts, entrepreneurs et designers. » Par ailleurs, on remarque parfois qu’une incompréhension persiste face à ce titre qu’on a offert à Montréal. Certains élus vont même jusqu’à questionner les concours organisés par Design Montréal dans le cadre de ce chantier de développement du design. L’épisode d’Infoman (12:35) diffusé à Radio-Canada le 29 septembre dernier en témoigne. Une intervention que plusieurs jugeront questionnable en raison de son caractère partisan.

D’autre part, Mission design amorce depuis plus d’un an de nombreux chantiers visant à mieux connecter designers et entreprises afin de tirer pleinement parti du potentiel de développement socio-économique du design au Québec. Ces initiatives n’excluent certainement pas une action sur l’international. Aussi, plusieurs designers partiront sous peu à Tapei (au moment d’écrire ces lignes) dans le cadre d’une mission organisée par ce même organisme pour présenter un échantillon des savoir-faire du design québécois à l’étranger.

Au cours de la dernière année, d’autres initiatives tel que l’exposition From Quebec – In New York City ont également participés à la diffusion du travail des designers d’ici à l’étranger.

Enfin, doit-on rappeler que ces stratégies ne pourront porter fruit autrement qu’en étant le fruit d’une action continue qui repose sur le long terme. Doit-on rappeler que changer les mentalités est un travail continu et ingrat, puisque qu’aucun résultat tangible ne pourra être observé dans un bref délais? Pour l’instant, même si certains questionnent la pertinence de ces initiatives ici comme ailleurs, même si certains souhaiteraient un appui plus soutenu de nos élus, il demeure qu’au Québec, on parle design. Parlez-en en bien ou parlez-en mal, du moment qu’on en parle, ça contribue à faire avancer les choses!

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2ÈME ENJEU / Comment accroître l’usage du design dans les projets publics et privés ?


 
Par Louis Drouin

Une enquête publiée en 2008 par le Ministère du Développement économique, de l’Innovation et de l’Exportation du Québec (MDEIE) révèle qu’uniquement 21% des entreprises œuvrant en développement de produits font appel aux pratiques du design industriel. Un résultat qui ne fait pas exception à la règle puisqu’on apprend également qu’un faible pourcentage d’entreprises emploie les services de nos designers, toutes disciplines confondues : 26% design graphique, 18% architecture, 15% design d’intérieur et 5% architecture du paysage.

Un constat parfois douloureux pour tout ceux à même d’évaluer les retombées d’une utilisation éclairée du design dans plusieurs grands projets. Difficile de ne pas citer la stratégie « design driven » adoptée par le regretté Steve Jobs pour le développement d’Apple, un des grands fleurons de l’industrie américaine, au sein duquel on retrouve le plus grand département de design au monde. Plus proche de nous, la ville de Québec, qui grâce à l’intervention d’un groupe d’urbanistes supporté par le maire Jean-Paul L’Allier, a su réhabiliter des quartiers autrefois victimes d’un bétonnage massif, quelques exemples : recouvrement du mail St-Rock, encadrement des berges de la rivière St-Charles, industrialisation de la plage Champlain. Sur d’autres continents, des structures sont érigées – Viaduc de Millau, Bilbao musée de Guggenheim, Opéra de Sydney – permettant d’accroître substantiellement le rayonnement international de ces villes. Alors qu’ici, de grands bâtiments émergent, sans même profiter des qualités permettant d’offrir de fortes identités à nos villes …

Quels sont les freins empêchant nos designers de prendre l’essor qu’ils souhaitent tant ? Serait-ce cette forte culture de l’ingénierie, très puissante au Québec, qui dirige notre industrie : Une culture de la rationalisation dominée par les impératifs techniques qui évacue presqu’entièrement l’apport du design, le réduisant à une intervention cosmétique venant à la toute fin du processus de conception ? Serait-ce lié à une méconnaissance de nos citoyens et, par le fait même, de nos politiciens, vis-à-vis cette nébuleuse qu’est le design, un mot galvaudé ? Une impression qu’entretiendraient certains médias, plus souvent centrés sur les qualités esthétiques des produits que sur la valeur d’usage que permet le design ? Enfin, serait-ce la qualité de nos écoles de design qui est en cause ? Nos designers sont-ils formés pour faire face à notre système socio-économique, pour le faire évoluer ? La responsabilité des institutions d’ici ne serait-elle pas de mieux répondre aux besoins, ainsi qu’aux ressources (économiques, naturelles, industrielles…) dont nous disposons ?

Finalement, que devrions nous faire pour mieux investir nos projets publics et privés ? Devrions nous carrément envisager la création d’un ministère du design au sein du gouvernement ? C’est une ambition qu’entretient depuis plusieurs années un organisme torontois, le Design Exchange.

1ER ENJEU / Faut-il rassembler la communauté du design?


 
Par Vincent Cloutier

Rassembler la communauté québécoise du design figure en tête de liste des enjeux soulevés par les cinq organismes participants au dossier Design et politique de POIESIS. Il semble qu’il s’agisse d’une préoccupation majeure pour ces organisations qui ont parfois beaucoup de mal à rejoindre leurs membres. Alors que l’APDIQ cherche à « regrouper l’ensemble des professionnels répondant aux normes » qu’elle propose, l’ADIQ soulève l’importance de « faire valoir l’appartenance » des designers industriels envers leur association. D’autre part, c’est par souci démocratique et d’ouverture que Mission Design (MD) mise sur la concertation des acteurs de l’industrie québécoise du design. Ainsi donc, faut-il tous s’unir?

Certes, la force du nombre est un argument de poids si les designers souhaitent se faire entendre dans un contexte qui n’est pas toujours propice à la reconnaissance de leurs pratiques. Mais justement, l’unification des « designers », toutes disciplines confondues (architectes, graphistes, urbanistes, etc.), ne risque-t-elle pas d’accroître la confusion du public vis-à-vis les différentes professions qui se rangent sous un terme devenu générique : «le design » ? Sans compter qu’il n’est pas toujours évident d’accorder les designers eux-mêmes considérant que chacune des disciplines de ce « design » participe à une culture, ainsi qu’à une pratique qui lui est propre. D’autre part, n’est-il pas essentiel de se questionner sur l’incidence qu’ont les commanditaires d’un organisme fédérateur tel que Mission design (MD) ? Aussi, de par ses affinités pour l’innovation technologique et l’industrie, le MDEIE, l’un des principaux bailleur de fond de MD, ne risque-t-il pas d’être plus favorable au développement de certaines disciplines au détriment des autres ?

Au final, il apparait que la majorité se range du côté de l’unisson. À cet égard, la création récente de Mission design (en 2010) semble être un acte de foi de la part des acteurs de l’industrie du design. Après tout, la division des disciplines en plusieurs sous organismes réduirait certainement l’importance du rapport de force et des subventions disponibles, ce qui pourrait avoir pour effet de rendre encore plus difficile la valorisation sociale du design. Bien que les disciplines du design soient toutes singulières de par leurs pratiques, il ne faut pas perdre de vue que leurs fondements demeurent les mêmes : prendre en considération les besoins des usagers dans tous projets et formuler des solutions qui y répondent.

RABAH BOUSBACI | Des valeurs par delà design et politique


 
Par Rabah Bousbaci
Professeur adjoint à l’École de design industriel de l’Université de Montréal (ÉDIN)

Rabah Bousbaci est l’auteur de plusieurs articles considérés déterminants par leurs contributions aux théories contemporaines du design. Sa présence au sein du blogue POIESIS est motivée par l’intérêt qu’il entretient pour la philosophie et l’éthique. Deux domaines qui s’attardent depuis toujours aux questionnements les plus fondamentaux de la politique.

L’initiative entreprise par les acteurs œuvrant pour la promotion du secteur du design au Québec et qui vise, à terme, à faire adopter par les élus de l’Assemblée nationale une politique publique de design, est méritoire à plus d’un titre. Les objectifs affichés de cette initiative se déclinent sous divers souhaits et diverses actions : allier design et développement économique; sensibiliser les entreprises et les organisations publiques et privées à intégrer le design dans leurs pratiques; développer une culture du design chez la population et chez les acteurs économiques et sociaux (le slogan de la campagne 2011 des Portes ouvertes de Design Montréal affiche bien cette volonté : « Découvrez ceux et celles derrières les réalisations qui vous entourent »); redynamiser et faire connaître les disciplines porteuses de cette culture (architecture, architecture paysage, design graphique, design d’intérieur, design industriel, urbanisme); préparer un sommet mondial du design en 2017, etc.. Il est donc certain que des actions d’une telle envergure doivent être animées à la base par des valeurs qui justifient un tel mérite. Que reconnaît-on de si important et de si valeureux soudainement dans l’univers du design ? Il est intéressant de se questionner donc sur les valeurs que l’on associe généralement et communément au design. Parmi les valeurs qui viennent à l’esprit, le commun des mortels évoquera certainement des vocables tels : l’esthétique; la beauté, la créativité, l’innovation ou la nouveauté et l’ingéniosité, ou des expressions comme : « c’est pratique et fonctionnel », « c’est songé », « c’est différent », « il fallait y penser », « c’est inusité », etc. Graduellement, nous sommes amenés à une interrogation de base : pourquoi toutes ces valeurs et ces mérites ne sont pas accessibles au plus grand nombre ? pourquoi ne constituent-elles pas les ingrédients élémentaires du quotidien de la population, des acteurs sociaux, économiques et politiques ? Les professionnels du design se plaisent souvent à citer Barcelone comme un exemple phare où le design, le beau, l’inusité et le pratique forment l’entourage quotidien de la population. Que s’est-il passé dans les autres disciplines et professions qui, jusque-là, avaient le quasi monopole pour décider du quotidien et de l’entourage du « monde ordinaire » : je parle ici des disciplines telles que l’économie, le commerce, les « sciences politiques », l’administration, l’ingénierie, la biologie, l’agronomie, les « sciences de la communication », etc. Sont-elles étrangères à toutes ces valeurs qui qualifient les disciplines du design ? Leurs pratiques sont-elles sclérosées à ce point qu’on y sent le besoin d’aller frapper à d’autres portes pour stimuler leur renouvellement ? La réponse est oui.

Par delà toutes ces valeurs et mérites, ce qui caractérise le design, c’est d’abord une façon de penser : une attitude diraient certains. Aujourd’hui, il existe un vocable pour désigner cette attitude : le « Design thinking ». C’est un mode de pensée issu de traditions pédagogiques qui se sont d’abord développées en dehors du sérail de l’université moderne (traditions des Beaux-arts et du Bauhaus). En ce sens, il constitue une anomalie, une belle anomalie, dans l’évolution de la pensée scientifique moderne qui, elle, a été jalonnée par des modes de raisonnement logiques, secs et réductionnistes. Il est maintenant permis d’espérer, comme cela a été suggéré en Angleterre, que des éléments fondamentaux du mode de pensée du design soient intégrés dès l’éducation de base au primaire et secondaire aux côtés des raisonnements scientifiques et de celui des arts et des humanités.